Chercheur honoraire au CNRS

INTERVIEW - Jean Courtin >> Avril 2007

"Etre préhistorien, c'est une belle vie au final !"

La rubrique interview a pour but de découvrir le travail des chercheurs ainsi que des responsables culturels et scientifiques de la région (autrement dit : la préhistoire vue par ceux qui ont les mains dedans !).

Jean Courtin est aujourd'hui chercheur honoraire au CNRS. Il a travaillé pendant près de 50 ans en tant que préhistorien, spécialiste du Néolithique en Provence. Son parcours est riche de nombreuses découvertes et recherches à travers la région. Il vit aujourd'hui à Salernes dans le Var, dans une maison nichée au coeur de la nature. Découverte du parcours professionnel d'un homme passionné et passionnant...



Jean Courtin, comment sort-on d'une carrière de préhistorien aussi remplie que la vôtre ?

On en sort heureux parce que ça fait un bilan important mais on en sort aussi un peu frustré parce que l'on n'a pas fait tout ce que l'on aurait voulu et puis surtout parce que l'on n'a pas pu publier tous les résultats que l'on aurait voulu, notamment des monographies. J'ai publié pas mal d'articles et quelques bouquins mais pas autant que j'en aurai souhaité. Mais sinon, le bilan est positif car c'est une belle vie que l'on a derrière soit, avec certes de nombreux obstacles à surmonter, mais une activité passionnante avec des travaux dans la nature, beaucoup de découvertes au fil de la fouille, ou surtout après analyse du matériel quelques années après, comme ce fut le cas du cannibalisme néolithique dans la grotte de Fontbrégoua (département du Var).

D'où vous est venue cette fibre pour la préhistoire ?

Ma vocation est partie du fait que mon premier contact avec la préhistoire a été des silex et des haches polies que j'ai ramassés dans les vignes de mon père; on habitait Ramatuelle. Dans nos terres, il y avait beaucoup de Gallo-romains mais peu à peu, j'ai trouvé des pointes de flêches, des lames, des haches polies. Je les ai apportées à Marseille à mon professeur d'Histoire Naturelle qui m'a présenté à Escalon de Fonton, un grand préhistorien provençal des années 50. A l'époque, j'allais fouiller le jeudi et le dimanche avec Escalon de Fonton et Henry de Lumley dans les collines des environs de Marseille. On n'avait pas de voiture à l'époque, on prenait le tramway ! De lumley a été de suite attiré par le Paléolithique et moi par le Néolithique, peut être à cause de mes origines paysannes qui me liaient plus à la terre.

« Dans les Gorges du Verdon, pendant les campagnes de fouille, on dormait dans les grottes pendant des semaines »

Ainsi, vous avez réalisé une grosse partie de votre carrière à étudier le Néolithique ainsi que le Bronze ancien et notamment dans les Gorges du Verdon.

Oui, j'ai eu beaucoup de chance parce que nous sommes plusieurs à être entrés au CNRS, j'avais 23 ans à l'époque, grâce à Escalon de Fonton pour qui j'ai une grande reconnaissance. Et puis, avec De Lumley nous avons commencé à fréquenter le Verdon où il y avait ces projets de barrage qui trainaient depuis 30 ans. On s'en est servi pour obtenir, auprès du CNRS, des moyens pour des fouilles de sauvetage. Au final, nous avons été amenés à travailler pendant plus de 12 ans dans les grottes du Verdon.

Comment se passaient ces campagnes de fouille dans les grottes du Verdon ?

A l'époque on campait, on travaillait avec beaucoup de bénévoles (instituteurs, plombiers, étudiants ... des gens de tous les milieux qui venaient passer leurs vacances à fouiller). On avait des crédits pour payer la nourriture et chacun venait de son plein gré. On dormait dans les grottes pendant des semaines même parfois des mois pour certains chantiers. (15 jours à Pâques et 2 mois l'été). On travaillait beaucoup mais les veillées le soir au feu de bois était toujours très animées !

Quel a été le mode de vie que vous avez trouvé dans ces grottes du Verdon au Néolithique ?

On a fouillé d'abord les grottes plutôt que les sites de plein air car c'est là où il y avait la meilleure conservation de l'activité humaine et aussi parce que c'était plus facile d'avoir les autorisations nécessaires car il y a un problème d'occupation et d'indemnisation du sol qui se posait et qui a été un frein – on n'arrache pas une vigne de Châteauneuf-du-Pape pour fouiller ! Toutes les grottes ont été occupées en particulier au Néolithique moyen, au Chasséen et au Néolithique final. Je pense que tous ces habitats étaient saisonniers et non permanents parce que les champs étaient dans la plaine, probablement dans la plaine des Sâles qui maintenant est sous les eaux du barrage de Sainte-Croix. Ces habitats en grotte étaient vraisemblablement habités l'hiver au moment de la saison froide ou l'été quand l'eau se rarefiait. Ça me paraît difficile d'imaginer des agriculteurs pouvant vivre dans ces grottes qui sont d'un accès mal aisé à longueur d'année. Le seul accès se fait par des corniches. A la rigueur une chèvre pouvait y être amenée, mais les boeufs et les moutons sûrement pas. Ainsi, ces animaux étaient découpés sur le plateau et amenés ensuite dans les grottes. Il devait y avoir des villages permanents sur les plateaux et des campements saisonniers dans les grottes.

Et les hommes où étaient-ils enterrés ?

C'est une autre inconnue, il n'y a pas une grotte du Verdon qui n'ai été occupée et on compte sur les doigts les sépultures retrouvées. Il y a bien des dolmens sur les plateaux, mais ça ne représente qu'une période de la fin du Néolithique. Sinon aucune nécropole n'a été retrouvée correspondant à ces habitats en grotte qui ont duré pourtant plusieurs millénaires.

« Je suis sûr qu'il y a encore des gravures à découvrir dans la grotte Cosquer »

De la Provence, votre parcours professionnel vous a conduit aussi en Afrique...

Mon premier responsable a été le professeur Gaufrey qui travaillait beaucoup en Afrique et qui un jour m'a dit: « Courtin, est-ce que ça vous dit de partir au Tchad ? » J'y suis allé pour réaliser la carte archéologique de la République du Tchad en 1961 puis de 1963 à 64. On y a retrouvé beaucoup de Néolithique et des peintures rupestres de l'Acheuléen ... A l'époque, j'avais déjà commencé mes fouilles dans le Verdon qui étaient ma priorité, alors je ne suis pas resté au Tchad. J'ai fait l'essentiel de ma carrière à étudier le Néolithique en Provence.

Il y a eu aussi la découverte de la grotte Cosquer et votre participation importante en fin de carrière dans l'analyse de ses gravures et peintures pariétales.

Dans les années 70, j'avais fait des explorations de grottes sous marines dans les environs de Marseille, et ma passion pour la plongée m'a permis d'avoir un certain niveau. En 1991, quand Cosquer a déclaré sa découverte, on est venu me chercher, bien que je fus d'abord un spécialiste du Néolithique, parce que personne ne voulait aller dans les grottes sous marines. Il n'y avait pas de préhistorien qui plongeait dans les grottes noyées. Au début, le Ministère n'y croyait pas et m'a demandé d'aller faire une expertise. Trouver une grotte ornée du Paléolithique à moitié noyée en Provence, c'est énorme ! Ca m'a valu la jalousie féroce de beaucoup de collègues qui ne plongeaient pas...

L'accès de cette grotte est-il si effrayant qu'il en a l'air sur les croquis ?

Son accès n'est pas si difficile qu'on le croit pour un professionnel de plongée. Moi qui ai fait l'exploration de nombreuses grottes sous marines, j'ai connu des réseaux beaucoup plus conséquents que celui de Cosquer. Le secret de cette grotte, c'est ce couloir remontant qui a préservé les gravures lors de la montée des eaux. Si l'accès n'est pas si difficile que ça, l'entrée est par contre profonde, à -37 m. Le boyau long de 150 m est traversé en 10 mn quand on le connait bien... Mais son accès est fermé au public.

Quels ont été les résultats des dernières campagnes de fouille ?

Lors des dernières campagnes, on a réussi à faire rentrer Jean Clottes dans la grotte, grand spécialiste de l'art pariétal, qui a, pour l'occasion, appri à plonger. Les dernières années, en 2002 / 2003, nous avons bénéficié de lampes beaucoup plus performantes ce qui nous a permis de retrouver de nombreuses petites gravures fines non repérées lors des premières études. Aussi, alors que l'on pensait qu'il n'y avait que les mains qui dataient de la première période (-28 000), là nous avons retrouvé des gravures d'un style très proche des gravures réalisées 10 000 ans plus tard. Jusqu'au dernier jour de la dernière campagne, on a retrouvé des gravures. Je suis sûr qu'il y a encore des gravures à découvrir, pas des dessins au charbon de bois, ceux-là ont tous été répertoriés.

« La création de fictions est un outil formidable et complémentaire du métier de préhistorien »

Quelle sensation éprouve-t'on lorsque l'on se retrouve dans ce sanctuaire, là où tant d'hommes sont venus il y a 20 0000 ans ?

C'est un endroit très impressionnant car il y a des tas de recoins, de diverticules, on passe même par un espèce de hublot dans la 2e partie de la grotte ... mais ce qui frappe le plus, c'est que partout il y a du charbon de bois sur le sol, les hommes du Paléolithique sont allés dans les moindres infractuosités de la grotte. C'est une grotte qui a été très fréquentée par de nombreuses personnes, tout au moins pendant un laps de temps important. Chaque période (-28 000 et -19 000 ans) couvrent en fait plusieurs millénaires. Il y a de nombreux foyers, soit des foyers d'éclairage, soit des foyers pour en retirer les morceaux de charbon. Tous les charbons analysés proviennent du pin sylvestre. Cet arbre se trouve aujourd'hui à moyenne altitude, il n'y en a plus au bord de la mer. Il faisait à l'époque beaucoup plus froid.

Enfin, en plus de cette riche carrière en tant que scientifique, vous avez aussi mélanger la science et la fiction en écrivant un roman préhistorique, le « Chamane du Bout du monde », Ed. du Seuil.

J'ai été séduit il y a de nombreuses années par les romans de fiction que publiait Francois Bordes, un grand préhistorien de Bordeaux. La préhistoire c'est un peu de la fiction dans le passé. Comment comprendre la vie de nos ancêtres il y a des milliers d'années ? De toute façon, la vérité on la connaitra jamais. Le scientifique ne peut pas laisser libre court à son imagination. La fiction par contre elle, permet d'imaginer que derriere la pointe de flêche, il y avait une flèche, il y avait un arc, il y avait un homme, avec ses amours, ses aventures... Dans mon roman, j'essaie de mélanger les deux, de me baser sur une région que je connais bien et sur les recherches que j'ai entreprises. Ainsi, tous les lieux que je décris dans le roman, sont des lieux réels. Ce travail de fiction est un pas supplémentaire vers ces hommes préhistoriques car on va beaucoup plus loin que les publications scientifiques. Dans un roman on peut aborder des hypothèses tout en gardant une base scientifique qui est parfois extrapolée. Ces fictions ouvrent les yeux à beaucoup de monde sur la préhistoire alors qu'ils n'auraient jamais ouvert un bouquin de préhistoire, même de vulgarisation.

Pour conclure, quelles ont été vos grandes satisfactions à travers votre carrière ?

J'en ai eu de nombreuses, mais le fait de former des étudiants et étudiantes qui, par la suite, sont devenus des professionnels accomplis fait de loin parti de mes plus grandes satisfactions. Cela a été un très grand plaisir et une grande joie d'avoir mis en piste ces hommes et ces femmes. Des passages de témoin qui au final donnent un sens à ce que l'on fait.

Propos reccueillis par F. BOYER le 15 Mars 2007


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