INTERVIEW - Jean Gagnepain >> 25 Septembre 2007

Jean Gagnepain, conservateur du musée de Quinson dans les Alpes-de-Haute-Provence

"Si Néandertal a occupé abondamment les gorges du Verdon, l'Homo Sapiens lui, vers -35 000 ans n'a laissé que de rarissimes traces. Il faut attendre le Néolithique pour trouver une large occupation."

Jean Gagnepain est conservateur du musée de préhistoire des Gorges du Verdon, un des plus grand musée d'Europe en préhistoire. Il nous présente au cours de cet entretien réalisé à Quinson, la vie du musée, ses origines et ses diverses activités, mais aussi l'historique des fouilles de la fabuleuse grotte de la Baume Bonne et enfin un état des lieux sur la présence de l'homme dans les gorges du Verdon.




Jean Gagnepain, présentez-nous le Musée de préhistoire des Gorges du Verdon à Quinson que vous dirigez.

Ce musée a ouvert les portes en 2001 après une quinzaine d'années de gestation. C'est un projet qui a été initié par le professeur Henry de Lumley et ses collaborateurs, Jean Courtin et Charles Lagrand qui ont fouillé dans le Verdon durant les années 1950-60. Rapidement le Conseil général des Alpes de haute Provence a été le Maître d'Ouvrage du projet. En 1992, un concours d'architecture et d'ingénierie désigne Norman Foster associé à Bruno Chiambretto comme maître d'oeuvre. C'est un musée dont les buts sont de conserver le patrimoine archéologique en Haute Provence (une soixantaine de sites dans un rayon de 20 à 25 km de Quinson), de faire vivre la recherche avec des laboratoires et enfin de restituer ce patrimoine à tous les publics par des expositions, des animations, des conférences ...

Ce musée est-il un des plus grand de France ?

C'est un musée qui fait environ 5 000 m2 de surface, il fait partie des plus grands musées de préhistoire en Europe. Il dispose par exemple d'une dimension proche de celui qui vient d'ouvrir aux Eyzies en Aquitaine, haut lieu de la préhistoire en France.

« Nous comptons plus de 70 000 visiteurs par an ! »

En plus de l'exposition principale, de nombreuses animations sont organisées autour du musée ?

Oui effectivement, c'est un musée qui est inscrit dans un contexte. Ce musée tient sa légimitimité de l'importante occupation préhistorique qu'il y a eu dans le secteur. Ainsi, il est important d'amener le public sur les lieux des fouilles, là où ont vécu les hommes il y a des centaines de milliers d'années : plus de 20 000 visiteurs ont déjà découvert la grotte de la Baume Bonne, qui est le site majeur de la préhistoire du Verdon. Ensuite, nous avons reconstitué un village préhistorique au bord du Verdon, qui est l'espace d'animation du musée. Dans ce lieu, le public va vivre la préhistoire avec des initiations pour apprendre à fouiller, fabriquer des sagaies, apprendre à tailler le silex, faire du feu sans allumettes, confectionner des parures, etc... Ce concept a pour l'instant rencontré son public puisque notre équipe d'animation au musée qui compte 6 personnes, travaille toute l'année avec des carnets de commandes pleins.


Vous venez de lancer une exposition temporaire sur le thème du Yéti que l'on pourra visiter jusqu'au mois de décembre 2008. Pourquoi ce choix ?

Le circuit permanent du musée concerne l'évolution de l'homme depuis son arrivée en Provence jusqu'à la conquête romaine. En complément de cette exposition, nous avons développé un programme d'expositions temporaires (scientifique ou artistique) qui permettent de compléter l'exposition permanente en abordant des thèmes variés tels que : Ötzi l'homme des glaces, les artistes du magdaléniens, Darwin ... Depuis le 1er juillet 2007, nous présentons une exposition intitulée : Du Bigfoot au Yéti, anthropologie de l'imaginaire, qui a comme base de reflexion ces mythes d'hommes sauvages que l'on retrouve sur toute la planète. Cette exposition permet d'aborder l'homme dans toutes ses dimensions, depuis la préhistoire, jusqu'à des périodes plus récentes avec un côté ludique, puisque l'on a tous un petit yéti dans la tête !

Le succés de fréquentation du musée est-il au rendez-vous ?

Oui, les études préliminaires, faites par un cabinet spécialisé avant l'ouverture du musée nous fixaient un objectif de 60 000 à 65 000 visiteurs par an. C'est un chiffre que nous avons pour l'instant toujours dépassé. Très largement les deux premières années du fait de la nouveauté, avec plus de 100 000 visiteurs. Depuis 2003, nous avons toujours assuré entre 70 000 et 75 000 visiteurs par an avec des taux de satisfaction qui sont toujours très importants. C'est bien d'avoir beaucoup de monde, mais c'est aussi très important que nos visiteurs repartent contents !

Entrée de la grotte de la Baume Bonne (Basses Gorges du Verdon)

Vous nous parliez tout à l'heure de la grotte de la Baume Bonne, pouvez-vous nous en dire plus sur ce site majeur de la préhistoire provençale et sur la présence de l'homme dans les Gorges du Verdon ?

C'est un vaste abri sous roche en rive droite du Verdon qui se trouve aujourd'hui au bord de l'eau (en raison du barrage hydroélectrique) mais qui à l'époque des hommes préhistoriques était perché au moins 50 m au dessus de la rivière. Le site est vaste, à l'abri de la pluie et du vent, au carrefour de 4 éco-systèmes différents, avec une vue directe sur la sortie de la gorge et donc sur les mouvements du gros gibier. C'est un site stratégiquement idéal, ce qui explique que depuis 400 000 ans, il a été occupé de manière récurrente. Le site est surtout connu par ses niveaux paléolithiques inférieurs et moyens qui ont livré des dizaines de milliers d'artefacts. Les occupations humaines ont été plus importantes à priori dans les phases froides. A noter par contre, que l'on a quasiment rien trouvé comme vestige archéologique datant du Paléolithique supérieur. Si Néandertal a occupé abondamment les gorges du Verdon, l'Homo Sapiens, à partir d'environ -35 000 ans n'a laissé que de rarissimes traces ou alors, chose très probable, on ne cherche pas aux bons endroits ! Pareil pour la période du Mésolithique, à part un petit site, presque aucune trace de cette période dans le Verdon alors que dans le Luberon voisin, il est très abondant. On retrouve ensuite une explosion de l'occupation au Néolithique moyen avec l'installation de véritables villages.

« Le grand Canyon du Verdon demeure encore aujourd'hui au niveau archéologique une terra incognita ! »

C'est pourtant un site qui a mis du temps avant d'être étudié par les scientifiques ?

Assez étonnamment, alors que les fouilles en Provence commencent très tôt (dès la première moitié du XIXe siècle), la Haute Provence et le Verdon restent totalement en dehors de ces recherches. C'est avec au moins un siècle de retard que les recherches commencent dans le Verdon. Bernard Bottet, cousin germain du cébre préhistorien l'abbé Henri Breuil, commence les fouilles de la Baume Bonne en 1946 encouragé par ce dernier. Ensuite, deuxième tournant, c'est la construction des barrages EDF dans le Verdon qui vont noyer les vallées et donc beaucoup de sites. Et là, un jeune étudiant marseillais, Henry de Lumley, vient en 1957, rencontre Bernard Bottet - qui est resté 10 ans à fouiller le site - et reprend la fouille. Il amène avec lui deux autres jeunes étudiants, Jean Courtin et Charles Lagrand. Ils se partagent chronologiquement les recherches De Lumley, le Paléolithique, Courtin le Néolithique et Lagrand, la période des métaux et les époques historiques. Pendant 10 ans, ils vont sillonner le Verdon. Henry de Lumley fait la deuxième grande campagne de fouille à la Baume Bonne, de 1957 à 1967. Ensuite, les recherches s'arrêtent, les chercheurs partent sur d'autres missions et le Verdon retombe dans l'oubli jusqu'à la fin des années 1980. Le troisième détonateur a été le projet de musée à Quinson, qui a remis en lumière l'archéologie dans cette zone et c'est à ce moment là que nous reprenons les fouilles de 1988 à 1997 avec ma collègue Claire Gaillard. Aujourd'hui, le site n'est plus fouillé mais les recherches progressent avec notamment plusieurs publications de synthèse (en 2003, 2004 et 2006). Il reste encore beaucoup à découvrir à la Baume Bonne, car l'abri à l'entrée de la grotte a été beaucoup fouillé, alors que l'intérieur de la grotte reste encore quasi vierge.

La grotte de la Baume Bonne se situe dans la partie basse du Verdon. Vous venez de lancer un vaste programme de fouille dans le grand canyon du Verdon qui a été très peu étudié par les scientifiques.

En effet, du fait de la construction des barrages, les équipes de chercheurs ont beaucoup sillonné le moyen et le bas Verdon, avec aujourd'hui une soixantaine de sites connus. En revanche, il demeure encore une terra incognita : c'est le grand canyon du Verdon qui à part des interventions très ponctuelles ou illégales, n'a pas eu de prospections systématiques. Aucune raison ne pousse à dire qu'il n'a pas été habité par l'homme, plusieurs indices montrent d'ailleurs le contraire. Nous venons donc d'entamer depuis 2005, un vaste travail de Moustiers à Castellane, sur les 4 communes du secteur. Nous venons de commencer cette année la prospection de la commune de Moustiers Sainte Marie. Dès la première semaine, on a trouvé un site du Paléolithique moyen et un site romain.

Cette prospection se fait en étudiant les archives et tout ce qui a été écrit sur une zone, puis on effectue une enquête orale en rencontrant les gens qui habitent sur la commune (par exemple : mon grand père avait vu cela en allant à la chasse...), puis on passe à pied partout avec un GPS, des fiches et des petits sachets. Nous en avons à peu près pour 25 à 30 ans pour avoir une bonne image d'occupation du territoire ! C'est dire la tâche qui nous attend ...

Propos reccueillis par Frédéric Boyer le 20 Septembre 2007



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